Reportage. Dans les eaux troubles de Marineland


L’été a été mouvement au Marineland d’Antibes. Le célèbre parc aquatique a dû faire face à deux importantes manifestations organisées par des militants anti-delphinariums, les 12 juillet et le 15 août. Quelques jours après les derniers événements, notre équipe s’est rendue sur place. 

Parkings saturés, amphithéâtres à ciel ouvert bondés, files d’attente interminables un peu partout… Nous sommes au mois d’août et Marineland bat son plein. La dernière manifestation, organisée par les Sans voix Paca et qui a eu lieu le 15 août, ne semble pas avoir empêché des milliers de touristes de s’y rendre (pas plus que celle du 12 juillet menée par le collectif C’est assez !). Les personnes présentes ce jour, du moins, n’ont pas été rebutées par les arguments des défenseurs des animaux.

C’est en tout cas ce que l’on constate lorsqu’on assiste aux différents spectacles donnés. Que ce soit à celui des orques, à celui des dauphins, ou encore à celui des otaries, les réactions sont les mêmes : les « oh ! » et les « ah ! » fusent à chaque pirouette d’un animal. Visiblement, tout le monde est ravi des shows proposés.

Quelques rares personnes seulement se soucient du bien-être des animaux. Sont-ils heureux ? Mangent-ils à leur faim ? Sont-ils privés de nourriture s’ils n’obéissent pas ? On s’interroge. Des enfants questionnent leurs parents, innocemment. Le père ou la mère répond alors tout aussi innocemment que « oui, les animaux sont heureux ». Qu’en savent-ils ? Une seule chose est sûre : s’ils pensaient le contraire, ils ne seraient pas là.

Un poisson dans un verre d’eau

S’il n’existe pas de « bonheuromètre » qui mesurerait le degré de plénitude d’un animal, certaines évidences ne peuvent cependant que sauter aux yeux. A commencer par la taille des bassins, surtout celui des orques. Dans son milieu naturel, un orque parcourt une centaine de kilomètres par jour (jusqu’à 200 km) et peut plonger jusqu’à 60 mètres de profondeur. Il rencontre d’autres espèces, d’autres groupes, d’autres éléments (du sable, des plantes…). Le bassin des orques de Marineland mesure 64 mètres de long pour 12 mètres de profondeur, et est dépourvu de tout enrichissement. Aucun calcul n’est nécessaire pour se rendre compte que le bassin est aux orques ce qu’un verre d’eau est à un poisson rouge. Il l’est déjà pour un seul orque. Alors imaginez pour un groupe d’une demi-douzaine d’individus qui mesurent chacun entre 4 et 8 mètres de long…

Les défenseurs des dolphinariums diront alors que 90% des animaux de Marineland sont nés en captivité, qu’ils n’ont été arrachés ni à la mer ni à leur mère, et que par conséquent, ils ne se rendent pas compte de leur vie. Qu’ils n’ont pas conscience qu’ailleurs, au-delà des bassins, il y a un aquarium géant, presque infini, qui s’appelle « océan »… Que si les deux générations antérieures, elles, pouvaient être malheureuses parce qu’à l’époque, on capturait les cétacés pour les envoyer dans les premières cages de verre, aujourd’hui, les choses ont changé. Mais ces arguments sont-ils vraiment recevables quand on assiste au triste spectacle d’un orque qui, même né à Marineland, passe son temps à tourner en rond dans son bocal ? Ces arguments sont-ils recevables quand on constate qu’une famille d’ours polaires est condamnée à croupir sous le soleil de la Côte d’Azur avec, pour seul refuge, une minuscule grotte remplie de glace, et qui n’est séparée des touristes que par une paroi vitrée dans laquelle les enfants donnent des coups sous les flashs des appareils photo ? Ce n’est pas qu’une question de captivité ou d’espace. C’est tout simplement une question de respect envers une espèce et ses besoins biologiques. La conservation d’espèces menacées est un faux-prétexte (voire un mensonge) donné par le parc à partir du moment où il ne répond pas à leurs besoins.

Quant aux spectacles, très critiqués par les anti-delphinariums, ils pourraient cependant être considérés comme nécessaires car ils stimulent les animaux dans un environnement qui est malheureusement très pauvre. Le dressage et les spectacles évitent l’ennui. A moins donc d’enrichir l’environnement des animaux – en commençant par agrandir les bassins -, les spectacles leur seraient bénéfiques… mais à condition que les exercices ne soient pas réalisés sous la contrainte.

Respecter les besoins des animaux

Concernant la nourriture, les cétacés n’en sont, a priori, plus privés. La méthode de dressage utilisée par les soigneurs était basée sur la privation de nourriture jusque dans les années 1980 (l’animal n’était nourri que s’il obéissait). Aujourd’hui, le parc se targue de sa méthode fondée sur la complicité entre l’animal et son soigneur. Selon Jon Kershaw, le directeur du parc, les animaux « ont besoin de réussir, ils ont besoin de défis intellectuels et ne sont heureux que si on leur donne une raison de vivre ». La nourriture est désormais distribuée toute la journée et adaptée en fonction des besoins spécifiques de chaque individu.

Mais d’anciens soigneurs ont réfuté ces arguments. Certains ont avoué qu’il n’y avait pas forcément de complicité entre un animal et son soigneur, et qu’il était même arrivé à des orques d’attaquer voire de tuer le soigneur dont ils étaient censés être proches…

De plus, la nourriture, bien que distribuée toute la journée par petites quantités pour reproduire la façon dont les mammifères se nourrissent dans leur habitat naturel, n’est pas variée. D’après un ancien stagiaire de Marineland, elle est essentiellement composée de hareng et de maquereau, ce qui cause des carences alimentaires aux animaux. Pour palier ces carences, chaque animal a droit à sa dose quotidienne de médicaments. Les vitamines A et E, notamment, leur sont indispensables car le chlore de leur eau (inexistant leur milieu naturel) attaque leurs poumons et leurs yeux. Plusieurs orques, à travers les différents parcs marins du monde, sont morts d’infections respiratoires qui ne seraient probablement jamais survenues sans la présence du chlore… C’est le cas de l’orque Freya, morte le 20 juin 2015.

Quelles solutions ?

Le véritable problème, au fond, a eu lieu il y a 40 ans, lorsque les zoos marins ont commencé à fleurir et que les premiers cétacés ont été capturés. Aujourd’hui, on en paie les conséquences et on ne sait plus comment revenir en arrière. Car revenir en arrière, c’est relâcher les animaux dans la nature. Mais serait-ce vraiment une bonne idée ? Rien n’est moins sûr. Comment libérer des animaux qui n’ont jamais eu à se nourrir par eux-mêmes, à chasser, à communiquer avec les autres espèces… ? Dans leur habitat naturel, ils seraient vulnérables et deviendraient des proies faciles pour plus forts qu’eux. Même l’observation des animaux dans leur habitat naturel, comme c’est le cas pour les baleines avec le whale watching qui est la mode, n’est pas forcément souhaitable, car les centaines de bateaux remplis de touristes qui poursuivent les cétacés perturbent leurs habitudes.

Alors la solution se trouve peut-être ailleurs, dans un autre système. Une sorte de semi-captivité où l’animal vivrait dans la mer, dans un grand espace mais clôturé, du moins provisoirement, pour lui réapprendre à devenir sauvage.

Elisa Gorins

> Retrouvez toutes les photos de notre reportage sur notre page Facebook.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *