EDITO. C’est la mère Michel qui a perdu son chat


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Ah, cette bonne vieille mère Michel ! Depuis le temps qu’elle cherche son chat et qu’elle crie par la fenêtre à qui le lui rendra ! C’est le père Lustucru qui avait donc raison, quand il lui disait que son chat n’était pas perdu… Et si son matou disparu n’était autre que le « tigre » qui se promène en liberté en Seine-et-Marne depuis jeudi ?

Si c’était le cas, on trouverait enfin une explication à ce mystère qui semble paralyser l’Île-de-France, ou du moins, sa partie Est. Quel est donc ce félin qui sème la terreur aux alentours de Montévrain ? Et à qui appartient-il ? L’ignorance laisse place à la psychose. Et à beaucoup d’absurdités. Twitter s’en donne d’ailleurs à cœur joie.

Cette affaire montre à quel point la France est arriérée en ce qui concerne les animaux. Elle est victime de sa profonde ignorance du monde sauvage. Ne pas savoir reconnaître un félin lorsqu’on a des photos et des empreintes comme pistes d’enquête, c’est affolant. Faîtes donc appel à un ranger employé d’une réserve africaine, et le problème sera réglé. Non seulement le professionnel saura identifier l’animal en un rien de temps (puisque c’est son métier), mais en plus, il pourra le localiser à coup sûr. Mais bon, chez nous, on préfère confier cette mission aux militaires, aux flics et aux pompiers. C’est évident, à l’Ecole nationale supérieure de la Police, on apprend aux (futurs) poulets à chasser le tigre !

Il ne faut donc pas s’étonner si on entend tout et son contraire à propos de cet animal, tantôt décrit comme un tigre féroce d’une centaine de 100 kilos, tantôt comme un jeune tigre de 70 kilos, un guépard, un lynx, ou encore un chat sauvage de 30 kilos « inoffensif pour l’homme ». Bref, le tigre n’est peut-être pas un tigre, finalement.

L’origine de l’animal, elle aussi, varie selon les heures : cirque, parc animalier (le Parc des Félins se situe en Seine-et-Marne), particulier qui détiendrait illégalement un fauve, ou encore Disneyland (dont Tigrou se serait échappé) ont été évoqués.

Arrêtons-nous deux minutes sur la question du cirque : présent à Montévrain jusqu’à samedi dernier, il avait été soumis à un contrôle sanitaire avant les premières représentations. Les gendarmes dépêchés sur place n’avaient alors pas relevé la présence d’un tigre, selon le cabinet du maire. Or, qui dit que le tigre ne s’était pas échappé avant le contrôle sanitaire ? On pourrait imaginer que par peur des conséquences qu’une telle disparition pourrait engendrer, le cirque ait caché l’existence de l’animal aux autorités… Mettons-nous un instant à la place de la direction du cirque : vaut-il mieux avouer la disparition d’un tigre aux gendarmes et risquer la fermeture de l’établissement et une amende considérable, ou bien taire l’existence d’un tigre qui se serait évadé ?

Mais bon, comme le cirque est une grande famille et que dans le milieu, il vaut mieux se serrer les coudes, Frédéric Edelstein, dresseur de fauves du cirque Pinder interrogé sur iTélé, a préféré accuser un particulier d’avoir élevé illégalement un tigre. Ce n’est pas impossible, mais on imagine mal le digne héritier Pinder prendre une autre position : après tout, c’est l’image de l’industrie du cirque qui est en jeu.

Safari en Seine-et-Marne

Venons-en maintenant aux méthodes de « battue ». Ne nous leurrons-pas : ce n’est plus la peine de partir au Kenya pour observer des animaux. Trop has-been. La Seine-et-Marne, c’est le lieu rêvé pour faire un safari ! L’autoroute A4, notamment, regorge d’empreintes de cet « animal errant » (comme indiqué sur les panneaux de l’autoroute). Le circuit offre même une excursion optionnelle mais non moins indispensable à la station Total de Ferrières-en-Brie où une trace du tigre (si tant est qu’il s’agisse bien d’un tigre) a été relevée sur un talus.

Communiqué de presse de la préfecture de Seine-et-Marne

Communiqué de presse de la préfecture de Seine-et-Marne

Pour l’heure, ce sont surtout les autorités (mais aussi la presse) qui profitent de ce safari surréaliste. Plus de 200 personnes sont mobilisées sur l’opération. Mais sont-ce les bonnes personnes ? Et adoptent-elles les bonnes méthodes ? Rien n’est moins sûr. Parce qu’encore une fois, ni la police ni les pompiers ne sont habilités à poursuivre un tigre, un lynx, ou quel qu’autre fauve. Même le flair du chien d’ours de Carélie, canidé spécialisé dans la chasse à l’ours et au gros gibier, qui a été réquisitionné pour cette mission, n’est pas forcément apte à retrouver la trace du félin.

Au sol, un arsenal de douaniers arrête les voitures à la sortie de l’autoroute. Ils vérifient la plage arrière du véhicule, histoire de s’assurer qu’un braconnier n’ait pas tué le tigre. Problème : ils ne regardent pas dans le coffre…

De plus, l’hélicoptère qui survole actuellement la zone dans laquelle l’animal est supposé se trouver risque de l’effrayer encore davantage. Le danger, c’est que le bruit des hélices le fasse fuir et aller aux mauvais endroits (près des habitations). Le problème sera d’autant plus concret lorsque la bête aura faim. Il sera alors probable qu’elle s’en prenne aux animaux (plus qu’aux humains) qu’elle rencontrera sur son passage. Mieux vaut donc garder son chat chez soi, entre autres, et surtout ne pas crier, car c’est l’affolement qui le poussera à attaquer.

Quoi qu’il en soit, cette histoire ubuesque peut très mal se finir. Aux dernières nouvelles, l’animal, qualifié « d’espèce protégée » sans autre précision, devrait être capturé vivant. « Dans la mesure du possible, on essaie de l’endormir. S’il se montre dangereux ou agressif, l’ordre sera donné de l’abattre », a toutefois déclaré la préfecture. Dans ce cas, à l’heure où la question du statut juridique de l’animal occupe une grande place dans la société, les défenseurs des animaux s’insurgeront. On entendra parler de cette histoire encore longtemps, mais on n’aura aucune envie de fredonner « sur l’air du tralalala, sur l’air du tralalala… ».

Elisa Gorins

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